ETAPE 1 ( 2010 ) : PAMPELONNE ( FRANCE ) > LYON ( FRANCE )
ETAPE 2 ( 2011 ) : LYON ( FRANCE ) > ALBERTVILLE ( FRANCE )
ETAPE 3 ( 2011 ) : ALBERTVILLE ( FRANCE ) > ANDERMATT ( SUISSE )
« La marche est ouverture au monde.
Elle rétablit l’homme dans le sentiment heureux de son existence. »
Éloge de la marche, David LeBreton
La marche est l'allure caractéristique de notre espèce. C'est aussi une pratique universellement répandue : sur tous les continents, dans toutes les cultures, tous les jours et à tout âge, des hommes et des femmes vont à pied.
Une expérience commune, que font chaque jour des gens ordinaires : le contraire de l'aventure, que vivent exceptionnellement des gens extraordinaires.
Mais si le chemin s'allongeait jusqu'à faire le tour de la Terre ? Et si le voyage se poursuivait durant des années ?
C'est le défi d'un tour du monde à pied, à la fois simple et audacieux, que choisissent de relever des marcheurs d'âges différents et d'expériences variées. Ils viennent de plusieurs pays, parlent diverses langues. Ils parcourent une seule étape ou bouclent le voyage. Rien ne les unit, sinon l'élan et le goût de marcher.
Pourtant, leurs efforts ont un sens : ils ne marchent pas en vain, mais pour confronter leur culture et leur savoir à ceux des peuples qu’ils rencontrent. En chemin, ils donnent des conférences sur des thèmes touchant à l’universalité, participent à des rencontres dans des lieux dédiés au savoir (universités, bibliothèques, écoles, centres culturels, etc.). Ils ravivent ainsi une tradition ancienne, celle des lettrés nomades et des moines errants — les unsui japonais — qui voyageaient à pied pour élargir leur connaissance du monde et de l’humanité.
Le logo du tour du monde à pied, par l'illustrateur Olivier Latyk
Ce périple du savoir revêt une grand portée symbolique, politique voire spirituelle. Aller lentement, quand tout va vite ; aller à pied, quand roulent tant de voitures ; prendre le temps de la parole et de la réflexion, quand le pouvoir est donné aux images : tel est le message que délivrent, par leur exemple, ces marcheurs autour du monde.
Ils auront réussi si, demain, vous marchez avec eux.
Olivier BLEYS
Écrivain
Initiateur du projet
ozana@club-internet.fr
Mon blog
QUOI ?
Le tour du monde à pied combine une activité physique — la marche —, et une activité intellectuelle — la participation de marcheurs volontaires à des conférences, des interventions, des débats sur des sujets tels que : histoire des représentations du monde, histoire de la cartographie, la littérature de voyage, géographie de la paix, etc.
La marche
Le rythme de progression est de vingt à trente kilomètres par jour, avec un jour de relâche tous les dix jours. Au terme de chaque étape, les marcheurs auront ainsi couvert 550 kilomètres environ.
Rencontre dans l'Aubrac… - étape 1 (été 2010)
Les conférences
Les premières étapes n'incluent pas de conférences. Elles seront programmées par la suite, selon les opportunités, en concertation avec les établissements pouvant les accueillir. La plupart des conférences seront données gratuitement. La recette des conférences payantes servira en premier lieu à couvrir les dépenses de l’équipe, en second lieu à favoriser la participation de marcheurs désargentés, ceux par exemple des pays en développement.
Si un bénéfice est réalisé, il sera reversé à l’association française Seuil, fondée par le journaliste Bernard Ollivier, dont l’objectif est de réinsérer par la marche des jeunes en difficulté.
De même, les auteurs de livres, de films (…) inspirés par le projet s’engagent à céder une part modeste de leur rétribution aux organisateurs.
QUI ?
Le tour du monde à pied est ouvert à toute personne majeure, sans critère d’âge, de nationalité ni de pratique sportive.
Il est toutefois souhaitable que le marcheur puisse justifier :
• d’une adhésion sincère aux valeurs d’ouverture, de tolérance et de partage qui fondent le projet ;
• d’une condition physique suffisante pour assurer sa progression sans entraver celle du groupe.
La participation à une étape ou à plusieurs suppose aussi d’observer le style de vie des marcheurs, caractérisé par la frugalité (logement économique ou bivouac, repas préparés au sein du groupe, équipement léger) et la préoccupation écologique (consommation de produits locaux, gestion des déchets…).
Un bivouac improvisé à Baraqueville (Aveyron) - étape 1 (été 2010)
La composition de l’équipe de marcheurs peut changer au fil des années, son effectif aussi. D’anciens participants peuvent quitter la marche, d’autres la rejoindre. Il est possible de faire une étape partielle.
Chaque année, les organisateurs s’efforceront d’inclure dans la nouvelle équipe un marcheur issu de chaque pays traversé, qui en parle la langue.
QUAND ?
Réalisé en une seule fois par un marcheur entraîné, un tour du monde à pied intégral durerait plus de dix ans. Rares sont les personnes qui peuvent suspendre aussi longtemps leur vie familiale et professionnelle. La décision a donc été prise de marcher par étapes, courtes au début puis s’allongeant progressivement : étapes d’un mois les premières années, de deux mois les suivantes, etc.
Sauf cas particulier, les marcheurs évolueront pendant la saison la plus favorable, en fonction des pays visités : printemps ou été dans l’hémisphère nord, automne ou hiver dans l’hémisphère sud.
Olivier Bleys, initiateur du projet, a effectué seul l'étape inaugurale durant l'été 2010. En quatre semaines de marche, il a relié le village de Pampelonne, dans le département du Tarn, en France, à la ville de Lyon dans le département du Rhône.
Le départ du tour du monde à pied, Olivier Bleys et ses accompagnateurs - étape 1 (été 2010)
OÙ ?
Sa longue durée ne permet pas d’établir à l’avance l’itinéraire du tour du monde à pied. Le tracé précis de chaque étape sera fixé quelques mois avant le départ par l’équipe engagée. Il devra toutefois s’inscrire dans la continuité de l’étape précédente pour assurer une cohérence d’ensemble.
Le tour du monde à pied a commencé le 4 juillet 2010 dans le village de Pampelonne (Tarn, France). Après une marche intermédiaire au printemps prochain, l'étape 2011 partira de Chamonix (France), puis traversera la Suisse en direction de l'Autriche.
COMMENT ?
En comparaison d’autres sports, la marche à pied est une activité bon marché. Elle exige peu d’équipement et entraîne peu de dépenses.
Les premières étapes seront réalisées aux frais des participants. Leur objectif est double : tester la formule et, au besoin, l’améliorer ; prouver la validité du projet aux futurs partenaires.
À l’issue de ces premières étapes, une association sera fondée pour accompagner le développement de l’activité. Une aide matérielle et financière pourra alors être recherchée, ainsi que le soutien logistique de grandes institutions internationales, de réseaux culturels implantés à l’étranger (Alliance française, British Council, Goethe Institut…), des ministères des Affaires étrangères nationaux et de leurs antennes spécialisées (Agence pour la promotion de la culture française…).
Pour toute question, merci de contacter…
Olivier BLEYS
(Bordeaux - France)
Mél. : ozana@club-internet.fr
Blog
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ETAPE 3 ( FRANCE / SUISSE, 2011 )
Etape n° 3 - Albertville ( France ) > Andermatt ( Suisse )
350 kms - 22 jours
Participants : Sophie Dutoit - Rémi Rivoire - Olivier Bleys
L'équipe pose devant le glacier du Rhône, en Suisse, où le fleuve prend sa source
La deuxième étape nous avait laissés, Rémi et moi, en gare d'Albertville, après la fraîche traversée du massif du Beaufortin. Fidèle à mon vœu de reprendre le sentier, chaque année, où je l'ai quitté la saison précédente, c'est donc à Albertville que j'ai renoué mes lacets, coiffé mon chapeau orné de son bel écusson et passé les bretelles de mon sac à dos dont les quinze kilogrammes, désormais, sont bien apprivoisés. Rémi n'était pas sûr de pouvoir se joindre à moi, cette fois. Or, voici que le jour même du départ, je reçois un coup de fil : parti de Toulouse au volant de sa voiture, il est en route et me rejoint. Nous convenons d'un rendez-vous à Beaufort-sur-Doron, premier arrêt sur mon itinéraire.
Beaufort… Seule la gourmandise m'impose cette halte, qui constitue en vérité un détour. Mais pour le délicieux fromage éponyme, qu'on achète ici moitié moins cher qu'ailleurs, je consens volontiers cet effort. D'ailleurs, notre visite à la coopérative laitière leste nos sacs d'un kilogramme supplémentaire — l'épaisse tranche de Beaufort dont nous avons fait l'emplette. Sagement, nous en confions la moitié à l'hôtel qui nous héberge, afin que Rémi puisse l'emporter quand il viendra reprendre son véhicule. Le reste enrichira nos pique-niques durant quelques jours.
Beaufort-sur-Doron
Lors d'une précédente visite - pélerinage, j'admire les riches meules de Beaufort…
Notre marche débute sous le soleil, par un grand ciel bleu. Le beau temps a été si constant, depuis mes premiers pas sur le sentier, et les occasions si rares d'enfiler mon anorak, que je commence à croire à quelque protection surnaturelle. Un ange veille-t-il sur nous, armé de ses anticyclones ? Hélas, quelques journées humides dans les vallées helvètes me dépouilleront de cette illusion. Mais pour l'heure, il fait clair et les eaux turquoises du lac de Roselend invitent au voyage — autant qu'à la baignade, si des panneaux plantés sur les berges ne l'interdisaient expressément.
Le lac de Roselend, en train de se remplir après avoir été entièrement vidé au printemps 2011
Ce bassin de retenue a des allures de lagon tropical ; l'illusion serait meilleure, bien sûr, sans les motos qui défilent dans notre dos, des convois de vingt ou trente engins, bruyants et polluants, à la fâcheuse invasion desquels je ne peux trouver d'excuse : cette forme de tourisme motorisé, consistant à sillonner toutes les Alpes en cinq jours, ces courses à toute allure jalonnées seulement de pauses-bières et pauses-pipis, au mépris des piétons qu'on bouscule et des vaches qu'on effraie… très peu pour moi. Heureusement, les motards disparaissent dès la fin d'après-midi et nous retrouvons la paix des montagnes. Première nuit sous la tente, ou plutôt sous une yourte dressée près du refuge où nous logeons. Un autre gîte, à proximité, vend du Beaufort d'alpage, variété rustique du même fromage, dont la meule bien entamée achève de mûrir sous un torchon à carreaux. La tentation de comparer avec le Beaufort de la Coopérative est trop forte ; nous voici pourvus d'un second morceau…
Rémi devant la yourte du refuge du Plan de la Lai
Dans les jours qui suivent, la superposition de notre itinéraire au Tour du Mont-Blanc, l'un des sentiers les plus fréquentés d'Europe, nous vaut un véritable bain de foule. Progressant vers l'Italie, nous marchons à rebours des groupes qui se succèdent, à intervalles de quelques mètres, sur le chemin caillouteux. Impossible de toujours céder le passage à ceux qui montent, comme le voudrait l'usage — nous n'avancerions plus. Alors, nous bondissons de pierre en pierre, nous coupons par l'herbe ou par le ruisseau, tels des cabris farceurs au milieu d'un troupeau.
Malgré cela, nous gagnons sur les étapes initialement prévues : les refuges qui nous attendaient le soir nous voient passer à midi, sinon la veille, de sorte qu'après trois ou quatre jours, le programme que j'avais préparé est devenu caduc. Nous continuons de suivre le chemin prévu, mais l'allure est bien plus rapide que celle d'abord estimée. Parfois, il faut planter la tente où nous surprend le crépuscule : au bord du chemin, près d'un point d'eau quelconque. Le hasard a voulu, d'ailleurs, qu'il se mette à pleuvoir la seule nuit où nous étions sans solution de logement confortable. Hâtivement, nous avons dressé notre abri de toile, cueilli quelques myrtilles pour améliorer de sordides paniers pique-nique, tenté même d'allumer un feu… J'ignorais avant cette expérience qu'un feu pouvait prendre sous l'averse ! Malheureusement, la lourde fumée gênait nos voisins de campement — il a fallu piétiner ce chef-d'œuvre de chaleur et de lumière sans pouvoir en profiter.
Notre tente, auprès d'un feu trop vite éteint…
Ces premières journées de marche me familiarisent avec mon matériel, en partie renouvelé. J'étrenne de nouvelles chaussures, du modèle bas, à semelle souple que j'affectionne et auquel je dois d'enchaîner les kilomètres sans la moindre ampoule ni aucun échauffement ; le vendeur m'a fait la démonstration d'un laçage innovant (voir cliché ci-dessous), inspiré de la course à pied, qui maintient le soulier sans brider le dessus du pied où confluent les veines irrigant cette partie du corps.
Un laçage révolutionnaire pour une chaussure sans reproche
J'ai fait l'acquisition aussi d'un nouveau tapis de sol, d'une polaire de meilleure qualité et d'un chargeur solaire censé alimenter mon téléphone pour étendre son autonomie — mauvaise affaire, ledit appareil se révélant des plus paresseux et, finalement, un poids mort dans mon sac à dos. Comme pendant la deuxième étape, nous n'emportons que des cartes numériques, enregistrées dans la mémoire du téléphone, et déterminons notre position au moyen du GPS intégré. Mais alors qu'en France, il n'en coûtait que 13 euros à l'année pour accéder à toutes les cartes IGN du pays, à toute échelle souhaitable, l'équivalent suisse de notre Institut Géographique National, Swiss Topo, m'a facturé près de 200 euros la consultation des cartes d'un quart seulement de la Confédération ! Ceci, pour un service inférieur : signalons par exemple la sottise d'afficher les sentiers pédestres en jaune sur fond blanc (l'IGN, pertinemment, a opté pour le violet)… Avant même d'y avoir mis les pieds, nous découvrons la cherté de la Suisse !
A Chamonix, nous avons rendez-vous avec Sophie, brillante violoniste qui complètera notre petite équipe de marcheurs. C'est sous une pluie fine, percée par moments de courts rayons de soleil, que nous remontons la longue vallée frontalière. La plupart des randonneurs ont choisi, pour atteindre le col de Balme qui marque la séparation entre les deux pays, d'emprunter le téléphérique, en service toute l'année. Nous nous montrons plus courageux, et avalons le copieux dénivelé à la seule force des jambes. Malgré le poids du verre, j'ai apporté une bouteille de champagne pour fêter l'événement : depuis mon départ de Pampelonne (Tarn) le 4 juillet 2010, c'est la première frontière que nous franchissons ; jamais encore nous n'avions foulé de sol étranger. Selon notre rythme de progression actuel, nous ne devrions pas revoir la France avant des décennies !
La frontière suisse, fêtée comme il se devait…
Je sais qu'aux yeux de beaucoup, notre avancée paraît lente, sinon poussive. Elle l'est surtout en comparaison d'autres projets de tour du monde à pied, médiatisés ou non, que la jeunesse de leurs participants et leurs faibles attaches (pas d'enfants, pas d'emplois souvent) permettent d'accomplir d'une seule traite : par exemple, le projet Tout en marchant, découvert au hasard d'une navigation sur Internet. Je mentirais si j'écrivais n'éprouver aucune jalousie envers ces voyageurs partis " pour de bon. " Comme je voudrais, moi aussi, dépenser ma jeunesse en foulées innombrables ! D'un autre côté, ce qui distingue Geopedis d'autres aventures comparables et constitue donc sa singularité, c'est précisément qu'il enrôle des gens comme les autres, des personnes ayant un métier, des pères et des mères de famille — c'est une aventure compatible avec la vie de tous les jours, non un départ qui exigerait de tout abandonner.
Dès nos premiers pas en Suisse, nous vérifions deux aspects bien connus de la Confédération : une organisation irréprochable ; un coût de la vie faramineux. Au pied de la montagne nous attend un site pour campeurs avec tout le confort, dont je n'ai vu l'équivalent nulle part en France : grandes surfaces de gazon fraîchement tondu, abri maçonné, douches, barbecue, prises électriques… Les pensions locales se révéleront, de même, très bien équipées. Je garde un souvenir reconnaissant de celle de Leuk, dans la vallée de Martigny, avec son piano, son baby-foot en acajou, son vaste buffet de petit-déjeuner et sa cuisine collective dont les placards regorgeaient de trésors — tels qu'un poêlon à fondue, un taille-jambons ou une yaourtière…
Bien sûr, la propreté est ici une vertu cardinale. Non seulement partout en ville, mais partout en montagne et sur tous les sentiers de randonnée, nous trouverons des distributeurs de sacs plastiques à l'usage des propriétaires de chiens, afin qu'ils emportent les déjections de leurs animaux. S'il existait un paradis de la respectabilité, ce pourrait être ici : à première vue, le canton du Valais n'a ni pauvres, ni mendiants, ni immigrés, ni jeunes fauteurs de troubles, ni tags sur les murs, ni même voitures de petite cylindrée. L'ensemble de la société paraît jouir d'une prospérité insolente, qu'on ne sait à quoi attribuer précisément. Est-ce le commerce ? Le canton n'a rien à vendre, sauf quelques jambons et quelques abricots. Est-ce le travail ? Personne n'en semble esclave ; les commerces ouvrent tard et ferment tôt. Alors ? S'agit-il des fameuses complaisances bancaires ? La Suisse est-elle redevable de ses beaux chalets et de ses grosses voitures à quelques mafieux russes, à quelques émirs pétroliers ? C'est un mystère que nous n'avons pas percé.
La Suisse de toujours : pas une tuile ne dépasse…
Seule certitude, donc : la Suisse coûte cher au voyageur de passage. Le premier café que nous buvons après la frontière est à 4 euros ; le moindre plat au restaurant revient cinq fois plus cher. Boissons coûteuses, nourriture hors de prix, y compris dans les supermarchés où nous peinons à remplir nos caddies. Nous ressentons cruellement l'absence de magasins discount et de tables économiques, répandues partout ailleurs. Dans le Valais, je n'ai vu nulle part l'enseigne d'un restaurant chinois ou d'un fast-food. C'est d'autant plus étrange que la cuisine est ici quelconque. Ce ne sont pas des mets élaborés pour lesquels nous déboursons de telles sommes, mais de banales pizzas, d'inspides plats de nouilles ou de purée dont rougiraient les pays de tradition gastronomique, comme l'Italie ou la France. En Suisse, semble-t-il, il ne faut pas confondre niveau de vie et qualité de vie — le premier ne garantit pas la seconde. Simplement, les Suisses se sont habitués à payer fort cher pour manger fort mal…
Dans ce pays couvert aux deux tiers de montagnes, notre traversée de la très large vallée de Martigny, en réalité presque une plaine, est une surprise. Nous retrouvons un terrain plat, qui nous permet d'augmenter sensiblement notre moyenne kilométrique ; nous retrouvons la chaleur, les après-midis languissants où l'on peine à mettre un pas devant l'autre. Le Rhône, plus étroit qu'en France, déroule ses eaux grises le long des vergers et des vignes en terrasse. Le paysage ensoleillé évoque la Provence — illusion dont nous tire, toutes les vingt minutes environ, le passage du train valaisan, d'un rouge peu méridional. On parle encore français. Mais soudain, au détour d'une rue, c'est l'allemand qui sonne à nos oreilles. Aussitôt, toutes les enseignes des commerces, tous les panneaux indicateurs épousent la langue de Goethe. Ce même jour, le beau soleil qui nous éclairait depuis la frontière s'efface derrière les nuages, et les vignes trempées par de solides averses prennent tournure de ceps alsaciens.
Paysages de la vallée de Martigny
Nos moyens ne nous permettent pas de loger à l'hôtel, aussi favorisons-nous le camping quand le temps le permet, Rémi optant le plus souvent pour le bivouac en pleine nature, sinon pour des abris de fortune (grange, immeuble en chantier…) qu'il sait découvrir mieux que personne. Ses conditions de voyage ne sont pas les nôtres : seuls la marche et le repas de midi nous réunissent. Mais, dès le coucher du soleil, Sophie et moi rejoignons le confort d'une pension ou d'un camping, tandis que Rémi part en quête d'un lieu où planter gratuitement sa tente et réchauffer un plat de pâtes, mêlées de carottes ou de concombres, sur son petit Butagaz. Ce ragoût de féculents et de légumes est devenu notre spécialité. Le menu ne varie guère mais, la faim aidant, nous n'éprouvons aucune lassitude d'avaler, chaque midi et chaque soir, toujours les mêmes aliments. Il n'y a pas assez d'assiettes ni de verres pour servir à chacun la nourriture et la boisson. Faute de mieux, nous avons recyclé un emballage de tranches de jambon qui fait office d'écuelle, et partageons le gobelet où coule notre vin préféré, de ce côté des Alpes : le Dôle.
Scène de camping : Rémi pilote son indispensable réchaud !
Certes, notre équipement paraît bien fruste à nos voisins de camping, voyageant pour la plupart en voiture (parfois dans des berlines de luxe, immatriculées à Zurich, qu'on n'attend pas dans cet endroit), et qui disposent, à l'usage d'une famille souvent nombreuse, de tout le nécessaire et même du superflu. Mon expérience limitée de ce genre d'hôtellerie ne m'avait pas confronté, jusqu'ici, aux scènes dont nous avons été témoins en Suisse : un mobile-home bordé d'un jardin de 4 m2 soigneusement entretenu, peuplé comme il se doit de nains rubiconds dans des poses humoristiques, et où son propriétaire passe chaque matin la tondeuse ; des panonceaux " place de l'apéro ", avec olives et pastis, apposés sur les troncs des pins ; toute une quincaillerie de statuettes en plâtre, de drapeaux bariolés, de posters naïfs, encadrant une télévision géante ou un banc de musculation…
A Sion, des campeurs patriotes…
Cependant, cette progression rapide et rectiligne a réveillé en nous la nostalgie de la montagne. De plus en plus, nous favorisons le " chemin haut " sur le " chemin bas ", c'est-à-dire l'itinéraire d'altitude, qui fait balcon au-dessus de la vallée, sur celui parallèle à la route et au fleuve. En nous élevant ainsi sur les pentes environnantes, nous découvrons de charmants petits villages de carte postale, où subsistent des traces du passé agricole de ce pays. Sur les façades des chalets en bois, des trophées de chasse (cerfs, chamois, parfois bouquetins) complètent les jardinières plantées de géraniums, que les propriétaires ont soin d'abriter sous des parapluies les jours de mauvais temps.
La ville de Brig-Gliss marque pour nous l'entrée d'une vallée plus étroite. Nous la suivons depuis le plateau où plusieurs stations de ski (Riederalp, Bettmeralp, Fiescheralp) ont déployé leurs chalets cossus et leurs téléphériques. La météo s'est franchement dégradée depuis le franchissement de la frontière. Nous avançons dans le brouillard, contre la pluie parfois glacée, craignant qu'elle ne se transforme en neige avec le déclin des températures. Une journée est à marquer pour nous d'une pierre noire : celle où, durant dix heures, trempés jusqu'aux os, nous traversons une forêt à flanc de montagne. On n'y voit pas à cinq mètres. A l'approche de notre destination, Münster, le froid devient plus intense et nous inflige une douloureuse onglée. Parvenus peu avant le crépuscule, nous n'avons qu'une hâte : louer une chambre n'importe où et étaler sur les cintres, sur les radiateurs, sur les porte-serviettes nos vêtements gorgés d'humidité. Pour ma part, tant que régnera le mauvais temps, j'ai décidé de marcher en maillot de bain, caché sous le pantalon de toile imperméable que j'emporte dans mon sac — voilà du moins qui limitera les lessives…
La photo, hélas, restitue mal la pluie et le froid que nous affrontions ce jour-là !
Après Münster, notre objectif de fin d'étape se dessine plus nettement : ce sera le glacier où le Rhône prend sa source, à Gletsch, dans les Alpes uranaises. C'était un site très fréquenté autrefois, comme l'attestent le grand hôtel et la gare de train touristique dont dispose le hameau, et auxquels désormais il se réduit. A présent, seules quelques chambres sont louées parmi la centaine, probablement, que compte l'immense bâtiment. Celle que nous occupons, à mi-longueur d'un des interminables couloirs au papier peint défraîchi, cultive une atmosphère " Belle Epoque " très réussie. Fils électriques torsadés, sanitaires rétros, mobilier de brocanteur… Une photo jaunie punaisée près de la salle de restaurant témoigne du temps qui passe : sur ce vieux cliché, le glacier du Rhône descend jusqu'au fond de la vallée — il a reculé depuis de plusieurs kilomètres, jusqu'à disparaître tout à fait aux yeux des pensionnaires de l'établissement. Il nous faudra, le lendemain, nous hisser jusqu'à 2500 m d'altitude pour retrouver cette grande langue de glace que les touristes de l'époque pouvaient approcher sans effort, au volant des premières automobiles.
Sous nos pieds, le glacier qui alimente le Rhône…
Au col de Furka.
Le passage brumeux du col de Furka marque pour nous le début de la descente vers Andermatt, destination improvisée de cette troisième étape. Tant la vallée s'allonge, il nous faudra deux jours pour perdre notre altitude et rejoindre cette station de ski en pleine métamorphose, comme l'illustrent le terrain de golf en cours d'aménagement et la quinzaine de grues bleues hérissant un immense chantier au sud de la ville. Rémi a choisi de repartir en auto-stop, sans espérer beaucoup des automobilistes helvètes que nous supposons hostiles aux porteurs de sacs à dos — pourtant, il est pris presque aussitôt. Sophie et moi entamons de notre côté le long périple du retour, par des trains qui nous font remonter, à toute vitesse, les sentiers suivis à pied.
Un marcheur en quête de véhicule !
Le voyage s'achève pour moi en avion : puisqu'il est souvent difficile d'imposer mon bâton à bord (cet objet est interdit en cabine, et, même en soute, les agents d'Air France ne lui font guère de place ; il m'a fallu, lors d'un précédent voyage, le ficeler à mon sac à dos et emballer le tout dans une grande poche prévue pour les poussettes !), j'ai choisi cette fois de le cacher derrière la cabine téléphonique de la gare d'Andermatt.
Au centre de l'image, dans la zone éclaircie, mon bâton laissé à Andermatt !
Quelle chance ai-je de le retrouver ici, l'année prochaine ? Sans doute très mince, mais j'aime l'idée qu'il restera là à m'attendre, et qu'en l'empoignant au départ de la quatrième étape, j'aurai comme aboli les heures, les jours, les mois écoulés dans l'intervalle. Ce bâton, c'est un peu l'aiguille arrêtée de la grande horloge au mouvement de laquelle, nous autres mortels, sommes tous assujettis. Puisse-t-elle ne pas marcher trop vite…
Olivier Bleys, septembre 2011
En complément de ce récit, je vous invite à consulter l'album photo ci-contre
ETAPE 2 ( FRANCE, 2011 )
Etape n° 2 - Lyon ( France ) > Albertville ( France )
200 kms - 9 jours
Participants : Rémi Rivoire - Olivier Bleys
L'étape inaugurale du tour du monde à pied s'était terminée à Lyon, après un mois et 500 kms de marche. C'est donc de Lyon que j'ai pris le départ de la deuxième étape, le samedi 9 avril 2011 au matin, chargé du même sac à dos, armé du même bâton dont le transport en avion, depuis Bordeaux, n'a pas été sans complication (l'objet inquiétait légitimement l'agent préposé à l'enregistrement des bagages), enfin chaussé de souliers neufs qu'une membrane imperméable devait isoler des intempéries — la paire de l'été dernier laissait pénétrer l'eau mais, en compensation, m'épargnait de douloureuses ampoules.
Quelques jours auparavant, j'ai eu l'excellente surprise d'accueillir un compagnon de marche, moi qui pensais partir seul sur cette jonction printanière Lyon - les Alpes dont je n'attendais rien de bon : sentiers de randonnée absents sur la plus grande longueur du parcours, temps incertain et présence possible de neige en altitude, grande plaine préalpine que j'imaginais monotone et très urbanisée… C'est même afin d'épargner cette corvée à mes coéquipiers de l'étape n° 3 que j'avais décidé — ou plutôt, accepté — de marcher en solitaire.
Or, moins d'une semaine avant mon départ, Rémi, un jeune homme avec qui j'avais échangé quelques mots sur un forum Internet dédié à la marche à pied, l'année précédente, et dont je ne connaissais à peu près rien, s'est déclaré prêt à me suivre. Extrait de notre correspondance :
" D'accord, Rémi, mais je prends l'avion dans quatre jours. Où habites-tu ?
— Du côté de Toulouse…
— Mon billet est déjà réservé. Si tu veux m'accompagner, il faut que tu me rejoignes à Lyon.
— Ça me va.
— Rendez-vous samedi matin, 8 h 30, sur le parvis de la cathédrale Saint-Jean ? Si tu n'es pas là, je ne pourrai pas t'attendre. Une longue marche m'attend, le premier jour.
— Très bien. J'y serai. "
Rémi, l' " invité-surprise " de cette deuxième étape !
Et Rémi, en effet, venu exprès en voiture de Haute-Garonne, m'attend dans un café au jour, à l'heure et au lieu convenus ! Nous faisons rapidement connaissance, puis nous chargeons nos sacs à dos. Le matin est clair, le ciel limpide ; séduits par notre entrain et notre bonne mine, des gens nous interpellent dans la rue. " Où allez-vous, comme ça ? — A Chamonix ! — C'est un pélerinage ? " Natif de Lyon, je connais bien la ville , où Rémi n'a jamais mis les pieds. D'où les nombreuses inflexions que s'autorise, au début, notre itinéraire : nous visitons les sites touristiques de l'ancienne capitale des Gaules, jusqu'au parc de la Tête-d'Or dont la traversée rallonge pourtant notre parcours de plusieurs kilomètres. C'est seulement vers l'heure du déjeuner que notre boussole s'oriente franchement à l'est, et qu'à travers plusieurs communes de l'agglomération lyonnaise (Villeurbanne, Décines-Charpieu, Meyzieu, Jonage…), suivant peu ou prou le cours du Rhône, nous entamons notre lente progression vers les montagnes.
Le cadre de notre premier pique-nique, à quelques kilomètres seulement de Lyon, dans une boucle du Rhône
Peu à peu, le tissu urbain se démaille, les immeubles rapetissent et font place à de coquettes villas qu'entourent des jardins d'agrément. La mue est rapide, plus rapide que je ne le prévoyais. Parti le matin de la ville, nous cheminons l'après-midi dans la campagne. C'est inespéré. Tous ceux à qui j'ai confié mon désir de quitter Lyon à pied m'ont mis en garde contre le chapelet de zones artisanales et de zones industrielles, s'étalant sur des kilomètres, qu'il me faudrait sûrement traverser. Mon choix de longer le fleuve plutôt que l'autoroute et la départementale qui la dédouble, plus au sud, nous a permis d'y échapper. Certes, le chemin est moins direct, les routes moins rectilignes ; mais le confort de marche est très supérieur.
Nous n'avons pas vu un seul supermarché, une seule enseigne de meubles ou de bricolage avant notre étape du soir — aucun aspect, donc, du cauchemar moderne où la première étape m'avait parfois plongé. Tout de même, ce restaurant rapide, spécialisé dans la cuisson de poulet de batterie importé des Etats-Unis, dont la généreuse verrière du premier étage donne sur un immense poste de transformation électrique, offre une rare concentration de nuisances ; autant pique-niquer dans les bois autour de Tchernobyl ! Mais c'est le seul de ce genre que nous rencontrerons.
Pour notre première nuit à proximité de Villette-d'Anthon (dans le département non plus du Rhône, mais de l'Isère), nous inaugurons nos tentes dans une prairie humide au bord du fleuve. Mes pieds, hélas, se ressentent déjà des 36 kms de la première étape. Une énorme ampoule a fait son apparition, d'autres menacent. J'avais pourtant renouvelé mes chaussures en connaissance de cause, dans l'espoir que cette deuxième paire, comme la première, me préserverait des frottements douloureux induits par les cols montants et les semelles rigides. Ce n'est hélas pas le cas.
Pendant les premiers jours, nous progressons régulièrement vers les montagnes qui s'annoncent aux ondulations du terrain, de plus en plus marquées. Ce ne sont encore que des collines, surmontées sans effort, mais cette faible élévation suffit à dégager de beaux points de vue et à ralentir l'expansion des bourgades, qui peinent à gravir le relief environnant (ainsi à Morestel). Je suis impatient d'aborder les Alpes, malgré l'épreuve que constitueront, je le sais, les étapes ascendantes, et le temps qu'elles nous feront perdre. Dès le milieu de la semaine, notre marche a déjà pris du retard. J'en suis responsable : pour atteindre en neuf jours la ville de Chamonix, notre destination initiale, j'ai calculé de longues étapes — trop longues, trop dures. Nous ne ménageons pas nos efforts, nous marchons toute la journée sans guère prendre de repos et pourtant, au coucher du soleil, alors qu'il paraît raisonnable de chercher, en toute hâte, un abri pour la nuit, il nous reste encore une dizaine de kilomètres à parcourir…
C'est pire en montagne où, couramment, nous ne parvenons à couvrir que la moitié de la distance prévue. J'avais négligé l'importance du dénivelé dans le calcul des itinéraires alpins ! Sans doute aussi la seule carte imprimée que je possède, à l'échelle 1/100 000e (1 cm = 1 km), est-elle mal adaptée aux randonnées alpines ? Fort heureusement, mon petit assistant personnel, un I-phone, possède entre autres talents celui d'afficher les cartes géographiques à différentes résolutions (jusqu'au 1/12500e, soit 1 cm = 125 m), marquant même notre position GPS. Saluons ici l'application Iphigénie, développée en collaboration avec l'Institut Géographique National, qui offre ce service très performant. L'été prochain, j'emporterai un chargeur solaire pour corriger le seul défaut de cette technologie sinon irréprochable : l'autonomie limitée de l'appareil.
Préparation de l'itinéraire, toujours trop optimiste. Il ne suffit pas, hélas, d'un mètre et d'un crayon fluo !
Un accessoire ingénieux… Le cône rouge désigne notre position sur la carte au 1/25 000e.
Comme nous traversons la grande plaine qui s'étend à l'est de Lyon, nous rêvons de la première ville savoyarde sur notre parcours : Chambéry. Atteindre Chambéry c'est pénétrer les Alpes et, d'une certaine façon, " entrer dans le vif du sujet ". Nous y parvenons enfin après avoir franchi la montagne de l'Epine dans des conditions athlétiques (montée rude, et même périlleuse au-dessus du tunnel éponyme, par un sentier à ras de falaise judicieusement équipé de câbles et de mains courantes). A Chambéry, nous nous octroyons une nuit d'hôtel et un dîner au restaurant, dans une salle déserte où nous sommes les seuls clients. Ce soir-là, le café que nous avons accoutumé de boire partout fait place à la bière, et même à un succédané de champagne : Rémi fête son anniversaire.
L'Epine, au-dessus du lac d'Aiguebelette. Premier vrai relief à franchir, par un sentier très escarpé…
Un panorama mérité
Jusqu'ici, nous avons bénéficié de conditions très favorables, exceptionnelles en cette saison : ciel dégagé, soleil estival. Mais, comme nous abordons la traversée des Bauges, premier massif après Chambéry, les températures chutent soudainement. Le thermomètre, qui à la mi-journée atteignait trente degrés sur les routes de l'Isère, tombe à cinq degrés. Nous enfilons nos gants et nos pulls, inquiets de trouver une auberge ou une chambre d'hôte pour passer la nuit. Hélas, avec la météo, la chance aussi a tourné. Le seul hôtel de la vallée est fermé, justement ce soir. Les habitants des villages avoisinants, que nous hélons depuis la route, refusent de nous héberger. Faute de mieux, nous plantons nos tentes en altitude, au pied de la montagne, et abordons la nuit glaciale sous une véritable armure textile : j'ai revêtu, en couches superposées, à peu près tous les habits que contient mon sac à dos ; Rémi, de son côté, s'est enroulé dans sa couverture de survie. Nous sommes debout dès l'aube, sans avoir pris beaucoup de sommeil. Les tentes scintillent de givre. Malgré mes deux paires de gants, j'attrape l'onglée en repliant la toile.
Un réveil glacial dans le massif des Bauges
Nous attaquons aussitôt une pente assez rude, mais qui nous réchauffe. C'est alors, après une heure environ de montée, que se produit un désagréable incident : marchant en tête, d'un pas soutenu, le regard fixé à la pointe de mes chaussures, je me trompe de sentier et m'égare en forêt. Rémi n'est plus derrière moi, ni ne répond à mes appels. Il ne possède pas de carte, pas de GPS, pas de téléphone portable, aucun moyen d'être joint. Il ne connaît que le nom du village où nous sommes censés dormir, ce soir ! Quant à moi, au lieu de rebrousser chemin, je prends la décision risquée d'escalader la pente tout droit, malgré la montée, rude et peut-être dangereuse, qu'annoncent les courbes de niveau très serrées sur la carte. Mal m'en prendra : deux heures durant, me voici gravissant à grand-peine une côte abrupte zébrée d'éboulis, où le moindre faux pas signifierait une chute incontrôlable. L'inclinaison est telle, parfois, que les feuilles mortes ne tiennent pas au sol, et que je dois m'agripper à des troncs d'arbres, à des pierres, à toute prise offerte par ce terrain difficile. Les chamois que je rencontre, à mi-pente, semblent beaucoup plus à l'aise que moi. Des chamois, à si faible altitude ? L'explication m'en sera donnée bientôt: des loups venus d'Italie rôdent au sommet, qui poussent ces animaux à descendre plus bas, parfois jusqu'aux premières maisons.
Nostalgie de la neige hivernale, bientôt fondue…
C'est un soulagement de rejoindre enfin le sentier, puis d'atteindre le col de la Verne (1517 m) que Rémi, sans doute, a franchi longtemps avant moi. A cet instant, j'ignore quand nous pourrons nous retrouver, et comment. Parvenu au village d'Aillon-le-Jeune après une rapide descente, je m'installe devant la fromagerie, sur la place centrale, bien en vue des rares passants. A peine cinq minutes sont écoulées que Rémi surgit devant moi, guidé par son intuition, et peut-être la Providence, jusqu'à l'endroit où je me trouvais ! Il m'apprend qu'il s'est perdu dans la descente, comme je le redoutais, et qu'il a coupé à travers champs vers les premières maisons qu'il a pu voir. En réparation de la courte nuit et des émotions de la matinée, nous nous offrons une confortable chambre d'hôte — la vallée n'en manque pas —, et une sieste de plusieurs heures. Le soir, pour changer, nous mangeons " chaud " à la table du couple qui nous reçoit.
Deux jours avant la fin de la marche, Rémi doit reprendre le train. De mon côté, j'ai résolu d'atteindre Albertville, puisque Chamonix semble hors de portée, et presse l'allure pour condenser en deux seulement les trois étapes qu'il faudrait. Il fait toujours beau, les paysages sont splendides et je sens dans mes jambes, dans ma poitrine, un regain de vigueur. Je passe l'avant-dernière nuit dans une cabane de bois que les propriétaires d'un gîte m'ont proposée, faute de place disponible dans le dortoir commun (un groupe l'occupait le même soir). Il s'agit en fait d'un ancien grenier montagnard, qui se révèle très confortable ; je rêverais d'y installer mon cabinet de travail.
… que ne louent-ils, à l'année !
La veille de prendre le train, ce sont les moines de l'abbaye cistercienne de Tamié qui m'offrent l'hospitalité. Nous sommes le dimanche des Rameaux, et j'ai la chance d'assister aux vêpres chantées par les religieux dans l'église fraîche et pénombreuse. Le dîner, frugal, se déroule en silence, comme le veut la règle austère de Saint Benoît. Dès l'aube du lendemain, je reprends le sentier pour rejoindre, en trois heures, la petite gare d'Albertville. Ainsi s'achève la courte étape n° 2 du tour du monde à pied, dans l'enceinte des montagnes alpines qui accueilleront aussi, intégralement, l'étape n° 3 poursuivie jusqu'en Suisse ou en Autriche.
Olivier Bleys, mai 2011
En complément de ce récit, je vous invite à consulter l'album photo ci-contre
ETAPE 1 ( FRANCE, 2010 )
Etape n° 1 - Pampelonne ( France ) > Lyon ( France )
500 kms - 25 jours
Participant : Olivier Bleys
D'où me vient cette impression, en voyage, que les départs surviennent trop tôt, qu'il me faut quitter les lieux et les gens sans y être préparé ? Cette fois, encore : la veille de prendre le train pour Pampelonne, dans le département du Tarn, non loin d'Albi (France), mon sac à dos est vide (je ne l'aurai rempli qu'à 4 h du matin), il me reste quantité d'affaires à ranger ; surtout, je ne suis pas entraîné. Ma condition physique est celle d'un sédentaire rivé à son ordinateur : je m'étais promis de marcher toutes les fins de semaine et chaque jour, au moins une heure, mais le temps, le courage m'ont manqué… Qu'importe, il faut partir !
Deux années durant, j'ai voulu entraîner avec moi les nombreuses personnes que le projet séduisait, j'ai noué quelques contacts avec des institutions et des centres culturels pour y donner des conférences tout au long du chemin, comme le prévoyait le projet initial. Mais les préparatifs avançaient mal, et l'esprit de la marche ne m'habitait plus guère. Alors, j'ai compris que je ne devais pas attendre, ni espérer de fruit d'un arbre à peine sorti de terre. Personne ne pouvait m'accompagner ? Tant pis, j'irais seul. La programmation des conférences était longue et fastidieuse ? Tant pis, je n'en donnerais pas , pas cette fois. Il est des amarres dénouées et d'autres rompues ; ce qu'il fallait aux miennes, c'est un franc coup de hache, et la poussée du pied qui éloigne le rivage.

Article paru dans le journal le Sud-ouest, édition Gironde, le jour même de mon départ (4 juillet 2010)
Me voici dans le train pour Pampelonne. Je griffonne sur mon carnet Moleskine, je lorgne mon sac à dos juché sur le porte-bagages. Le manque de sommeil alourdit mes paupières ; je crains d'ailleurs de manquer la petite gare où l'on m'attend. Pourquoi Pampelonne, du reste ? D'autres points de départ étaient possibles : le centre géographique de l'Europe (mais il est fluctuant, varie avec les frontières de la communauté, est d'ailleurs revendiqué par plusieurs villes), la cité de Genève pour sa dimension internationale, le cap occidental de l'Espagne, ou même ma propre maison bordelaise (j'aimais cette idée : sortir de chez moi comme pour aller chercher le pain, fermer la porte et m'éloigner)… Sans doute n'aurais-je pas pensé à Pampelonne si ce petit village des coteaux albigeois ne m'avait convié à sa manifestation littéraire annuelle, la " fête du livre et de la gourmandise ", pour y signer mes livres. J'ai d'abord objecté que j'entreprenais un tour du monde à pied ; mais la réponse de la jolie bibliothécaire chargée de l'organisation, Bénédicte : " qu'à cela ne tienne, on fêtera votre départ ! ", m'a convaincu de situer là l'origine de ma longue marche. Après tout, n'est-ce pas à Pampelonne qu'est né Lucien Fabre, prix Goncourt 1923, à qui son ami Paul Valéry dédia un poème ?
Quelques vues de " la fête du livre et de la gourmandise " de Pampelonne
Le dimanche 4 juillet 2010. Je signe quelques livres en matinée, puis participe à une causerie sur mon projet avant déjeuner. Vers 14 h 30, les quinze kilogrammes de mon sac à dos pèsent pour la première fois sur mes épaules. Des membres du club de randonnée local ont la gentillesse de m'accompagner sur les premiers kilomètres. Je n'ai pas osé troquer ma " tenue habillée " (pantalon long, polo sportif), choisie pour l'étape du soir, contre ma " tenue de marche " (short, débardeur), bien plus commode. Résultat : je transpire abondamment sous le soleil. Pas de bâton, des lacets mal noués… Mon défaut de préparation se fait cruellement sentir. Parvenu seul, vers 20 h, au camping où j'ai prévu de dormir, je ressens déjà des courbatures. Vais-je tenir le coup ? Première soirée solitaire, première nuit sous la tente ; je m'occupe en écrivant des textos et en feuilletant des brochures touristiques.
Je sais qu'avant de rallier le GR 62 du côté de Flavin, dans deux ou trois jours, et de retrouver un sentier naturel, il me faudra progresser sur la route, et notamment longer plus de 45 kms d'une voie très fréquentée partie de Rodez. Je redoute cette petite épreuve, et j'ai raison. La seule façon d'avancer cinq heures durant le long d'une nationale, c'est de rabattre son chapeau sur les yeux et d'attacher son regard à la pointe de ses chaussures. Je regrette de n'avoir pas emporté de lecteur MP3 pour, mieux encore, m'isoler de tout. Sur le bord de la route, dans un gravier noir et salissant, des papillons morts, des charognes, des insectes écrasés, des paquets de cigarettes vides, des canettes aplaties, des éclats de phares, des boulons, des mouchoirs chiffonnés et, plus inattendu, des sigles automobiles détachés des calandres, comme si les voitures tombaient en pièces. Je tressaille à l'aspect sinueux d'un cobra… en plastique. Le passage des camions soulève un vent chaud et poussiéreux qui me déporte dangereusement.
A l'inverse du chemin qui offre, à chaque pas, de nouveaux points de vue, la route est longue et monotone : quinze minutes pour atteindre le supermarché qui pourtant semble tout près, cinq minutes pour longer l'immense parking, cinq minutes encore pour se dépêtrer des bretelles d'accès et autres ronds-points qui le précèdent et le suivent. Un marcheur ici n'a pas sa place. Une camionnette de police a d'ailleurs stoppé à ma hauteur, le conducteur me dévisage. Par chance, mon sac est neuf, ma peau n'a pas encore pris le soleil : la camionnette repart après ce court examen.
Difficile de ne pas suivre les routes automobiles ou d'aborder une agglomération sans songer à la laideur, à l'irréparable laideur du monde que nous avons bâti. Mais davantage encore, c'est l'impression de solitude qui domine. La pire nuit de mon périple est la quatrième. Arrivé à 20 h dans une assez grosse bourgade des environs de Rodez, je me mets en quête d'un hébergement. J'erre longtemps dans le village, alignement régulier de maisons assez cossues avec jardin, barbecue maçonné, double garage ; les grilles solides sont fermées, les chiens aboient. Des regards peu amènes me suivent d'un bout à l'autre de la propriété. Je sens que j'ai déchu du statut de randonneur à celui de vagabond. Il faut me rendre à l'évidence : je ne trouverai ici ni camping, ni hôtel, ni gîte. Une boutique, alors ? Un café où commander une bière, une boulangerie où acheter le dernier pain du présentoir ? Pas le moindre commerce. Au moins une fontaine, pour me désaltérer de douze heures de marche ? Nulle part, la voirie n'en a prévu (un vieux routard me conseillera plus tard de fréquenter les cimetières où, en effet, l'on trouve toujours un robinet).
La nuit tombe. En hâte, je plante ma tente dans un square. Comble de malchance, des jeunes ne tardent pas à s'installer sur un banc voisin. La musique d'un transistor joue jusqu'à cinq heures du matin. A six heures, je suis debout, car une longue étape m'attend. Pas question de m'attarder. Journée de purgatoire… Engourdi de sommeil, je fais deux chutes ; une vipère fuit entre mes jambes ; je m'égare par la faute d'une carte imprécise et surtout, ma petite gourde d'un litre s'assèche régulièrement. La canicule sévit sur la région et les quarante-deux degrés sont dépassés à la mi-journée. Me voici titubant, au désespoir, sur le macadam poisseux d'une petite route. Je dois faire une pause tous les deux cents mètres pour soulager mon dos à la torture. C'est ça, le tour du monde à pied ? J'ai l'air pitoyable, sans doute, car une dame dont je longe le jardin, à l'entrée d'un village, m'offre charitablement à boire. Ce n'est qu'à la nuit tombée que j'atteins Saint-Côme d'Olt, une étape sur le chemin de Compostelle, et m'accorde une douche interminable, suivie d'un plat de pâtes solitaire mais savoureux à la terrasse d'un café.
Le gîte communal de Saint-Côme d'Olt où j'ai passé une nuit
La France est en Europe l'un des pays les mieux pourvus en chemins de grande randonnée. Ceux qui traversent les massifs montagneux ou certains parcs naturels sont les plus fréquentés et, par suite, les plus commodes. On y trouve des solutions d'hébergement nombreuses et abordables, un balisage efficace, un ravitaillement facile et régulier. En outre, la population y possède une " culture de la randonnée " qui évite certains désagréments au marcheur ; pas de risque, ici, qu'on le confonde avec un va-nus-pieds. Parmi ces chemins populaires, ceux qui s'inscrivent dans le vaste réseau des chemins de Compostelle jouissent d'un statut plus avantageux encore. Les quelques 200 000 pèlerins ou assimilés qui arpentent chaque année la Via podiensis ou route du Puy, voie majeure du pèlerinage français, sont les marcheurs les plus choyés de l'hexagone. Tout est fait pour eux, le long des quelques centaines de kilomètres qui relient le Puy-en-Velay, préfecture de la Haute-Loire, à la frontière espagnole.
Ainsi le tronçon de la Via podiensis (ou GR 65) que j'ai parcouru à rebours, de Saint-Côme d'Olt au petit village des Setoux, trois étapes au-delà (ou en deçà, selon le point de vue adopté) du Puy-en-Velay, a-t-il été d'un grand repos, comparé à ce qui l'avait précédé, et dans une moindre mesure à ce qui suivra. C'est au point que m'ont semblé superflus les " jours de relâche " généreusement inclus dans mon programme. L'habitude acquise pendant la canicule de partir de très bonne heure — dès 6 h du matin — me permettait d'arriver à l'étape dès le début d'après-midi, sieste et déjeuner dans l'herbe compris, en sorte que je disposais, chaque jour, d'une demi-journée pour me détendre ; bien plus qu'il n'en fallait…
Je craignais que ce mois de marche continue ne m'épuisât. Plus j'avançais, au contraire, mieux je me sentais en forme. J'ai conclu l'itinéraire avec deux jours d'avance, mais j'aurais pu le boucler une semaine plus tôt si mes réservations prises dans de nombreux gîtes, parfois en versant des arrhes, ne m'avaient interdit de sauter des étapes. Les 20 ou 25 kms de marche quotidienne se sont révélés trop courts ; c'est plutôt 30, voire 35, qu'il aurait fallu parcourir chaque jour. Je me rappelle ce jeune Autrichien rencontré à Saugues, venu de son pays à pied malgré la femme et les deux enfants qu'il y laissait, et qui, infatigable, couvrait 40 kms par jour avec un sac de 20 kgs, tout en bivouaquant dehors ! Rappelons que les pèlerins médiévaux parcouraient la même distance moyenne — 40 kms —, dans les conditions qu'on suppose…
Avis aux amateurs de randonnée : grâce à ces chaussures de trail, j'ai marché 500 kms sans une ampoule, ni le moindre échauffement des pieds !
En entamant cette marche, une marche d'abord si éprouvante (courbatures, chaleur, solitude), je n'imaginais pas quel profit physique et moral j'allais en retirer. Après deux semaines, je me sentais en pleine forme ; après quatre, j'étais un surhomme qui arpentait la campagne à grandes foulées, dans un état d'exaltation difficile à décrire, chantant à tue-tête, possédé d'un amour inouï pour la nature, pour le vivant, dont m'entouraient des manifestations si généreuses. Cet état d'esprit s'apparentait bien, je crois, au bonheur. Il ne manquait, pour le parfaire, qu'un peu de compagnie — quelqu'un avec qui partager ces émotions si fortes qu'elles auraient pu, par moments, me mettre les larmes aux yeux. Plus j'approfondissais ce sentiment, plus s'aiguisait au contraire mon aversion de la ville, de la route goudronnée, de la civilisation moderne. Je n'éprouvais aucun besoin de relever ma messagerie électronique, laissée au repos plus d'un mois. La traversée d'une agglomération — par exemple, Saint-Chamond — après dix jours passés dans la nature constituait une véritable épreuve. Je n'avais qu'une hâte, sortir de là, éloigner au plus tôt ces constructions hideuses, ces bâtisses étouffantes créées par l'homme pour son propre malheur.
Le seul désagrément de ce tronçon compostélien, qui s'apparentait sinon à une promenade de santé, fut… la solitude. En préparant mon itinéraire, je n'avais pas mesuré combien me serait dommageable le fait de l'emprunter à rebours, à contresens des milliers de pèlerins partis du Puy-en-Velay pour l'Espagne. La journée durant, je saluais des gens marchant dans le sens opposé au mien et qui parfois, charitablement, me signalaient mon erreur… " Saint-Jacques, c'est par là ! " Arrivé à l'étape, si je sympathisais avec un tel ou une telle, je savais qu'il me faudrait, hélas, prendre congé de lui ou d'elle le lendemain. A cette triste règle, une exception : Claire, une jeune femme rencontrée à Aubrac et qui, parce qu'elle progressait dans le même sens que moi, m'a accompagné deux jours durant. Pour l'essentiel, cependant, j'ai marché seul, pris mes repas seul, occupé seul mes soirées d'étapes. Et, dussé-je combattre ici l'une des idées les mieux reçues sur le voyage, je n'ai trouvé dans cette solitude imposée aucun agrément, ni le moindre épanouissement personnel. J'étais plutôt, à l'égal des " pauvres morts " de Charles Baudelaire, " dévoré[s] de noires songeries, sans compagnon de lit, sans bonnes causeries " et, à de certains moments, m'ennuyant ferme… La contemplation de la nature, la lecture de livres empruntés dans les gîtes m'offraient alors un utile réconfort.
Une fois bouclé le tronçon compostélien, j'ai marché encore une semaine en direction de Lyon, sur des sentiers anonymes et peu fréquentés. Il s'agissait de GR, pourtant, mais l'on n'y rencontrait personne. Les villages ressemblaient à ceux traversés au début de mon parcours : pas un commerce, pas un point d'eau, nul endroit où loger. Il m'est arrivé souvent de jeûner et de planter ma tente dans la nature, faute d'avoir trouvé la moindre commodité sur mon passage. Sinon, je me résignais à louer une chambre à l'hôtel, à dîner au restaurant, mais c'était cher. En outre, le beau temps dont j'avais joui constamment depuis mon départ laissait place à un ciel couvert qui m'obligea, une ou deux fois, à vêtir mon imperméable. Cela m'incita à presser l'allure.
Parti le 4 juillet de Pampelonne (Tarn), j'atteignis Lyon (Rhône) le 27, au terme d'une marche de 500 kms environ. Après une douche bienvenue, une bonne nuit de sommeil, j'ai ressenti un profond regret d'avoir touché au but. Je n'avais qu'une hâte : repartir. S'il fallait tirer la leçon de cette longue marche, elle excéderait de beaucoup l'enseignement d'une randonnée ordinaire, lequel tient habituellement aux vertus — réelles — de l'exercice physique. J'ai découvert que j'étais profondément marcheur, qu'il y avait là tout un monde à explorer et que ma vie, désormais, serait en mouvement.
Olivier Bleys, août 2010
En complément de ce récit, je vous invite à consulter l'album photo ci-contre
(attention, en mode " diaporama ", les commentaires ne s'affichent pas)






































































